Réduire la pensée d’un penseur pour lequel le mot « génie » serait peut-être la description la plus modeste à quelques aphorismes décoratifs tels que « Quand tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet » ou « Dieu est mort », revient à nous priver du trésor qu’il a laissé pour une compréhension plus profonde de l’existence.
Friedrich Wilhelm Nietzsche n’était pas seulement un philosophe au sens conventionnel, ni un simple métaphysicien ; il était un maître des valeurs humaines les plus élevées et un guide vers une vie imprégnée de vertu, de clairvoyance et de noblesse. Que peut-on apprendre de lui ?
L’étiquette lourde — et pas toujours flatteuse — de « philosophe », la même que celle apposée à des penseurs comme John Stuart Mill ou Thomas Hobbes, peut faire croire au premier abord que Nietzsche était un rêveur abstrait absorbé par des énigmes métaphysiques.
Même si l’on accepte l’idée populaire selon laquelle la philosophie consiste à poursuivre des « questions insolubles » et à sonder les fondements les plus profonds de l’existence humaine, les préoccupations et les idées de Nietzsche débordent largement de ces limites étroites.
Autrement dit, nul besoin d’aimer l’abstraction ou les combats conceptuels pour entrer dans l’univers de Nietzsche. Même quelqu’un peu intéressé par la philosophie au sens habituel peut parcourir les sommets de sa pensée et en ramasser des éclats précieux.
Le marché, bien sûr, ne l’a pas épargné : on a présenté Nietzsche comme un prophète du relativisme moral et de l’effondrement des valeurs. Pourtant, quiconque lit ses textes sans préjugé ni simplification commerciale sait qu’il voulait réécrire l’édifice en décomposition de la morale chrétienne — non abolir la morale elle-même. Nietzsche attaquait l’éthique chrétienne parce qu’à ses yeux, elle n’était pas assez morale.
Il se moquait des moralistes chrétiens pour leur attitude condescendante envers ceux qui franchissaient leurs limites établies. Quelle morale, demandait-il, ne s’indigne pas de l’humiliation d’un être humain ? Son respect pour la vertu de la pudeur — et sa place dans la vie morale de l’individu — est à la fois admirable et étonnant.
Sa tentative de restaurer l’agence perdue de l’être humain dans une époque d’obscurité et de nihilisme, et son appel à s’élever au-dessus de « l’homme dernier » — une figure qui décrit tant d’individus faibles, avides de confort — expriment une philosophie profondément terrestre, résistante aux illusions. Une vision du monde qui ne tolère aucune faiblesse et insiste pour que « ce qui tombe mérite d’être poussé ».
Nietzsche nourrissait une vision sacrée de l’art, et plaçait au-dessus de tous les arts un seul : la musique. Il pensait que « sans musique, la vie serait une erreur » et voyait sa joie suprême dans « le but — puis la musique, la musique ». Bien qu’il n’ait pas composé au piano, ses œuvres ont inspiré certains des chefs-d’œuvre les plus durables de la musique classique occidentale.
Stefan Zweig écrit dans Nietzsche que les premières notes de la Neuvième Symphonie de Beethoven — probablement l’œuvre la plus célèbre de la musique classique — furent inspirées par Ainsi parlait Zarathoustra. Le poème symphonique immortel de Richard Strauss, qui porte le même titre, est également né de la vision nietzschéenne.
Même en lisant de bonnes traductions, on ressent son art du langage : le jeu des mots, la multiplicité des sens, les phrases fulgurantes, et la musique cachée dans sa prose.
Cet admirateur de la solitude fut l’un des derniers grands iconoclastes de l’histoire. Comme Abraham brisant les idoles, Nietzsche leva son marteau contre les statues sacrées que l’humanité n’osait plus regarder en face. Il connaissait bien sa vocation destructrice : un capitaine solitaire écrivant « pour l’avenir », envoyant des secousses dans la vie petite et confortable des timorés — à tel point que certains éditeurs hésitaient à publier ses livres.
Au-delà de « l’idole » fabriquée autour de lui — la caricature d’un penseur qui aurait inspiré le fascisme, promu l’antisémitisme, approuvé la violence envers les femmes ou été un athée proclamant la mort de Dieu — se tient la figure réelle : un esprit colossal dont les intuitions, qu’on les accepte ou non, offrent une manière neuve et vivifiante de voir le monde, un philosophe qui refusait de croire en un dieu incapable de danser.
La liberté, la vertu noble opposée à la « morale d’esclave » fondée sur la soumission calculée, et la forge où l’âme se trempe dans le feu — à une époque où la fumée et la cendre dissimulent leur propre lumière — ne sont que quelques-uns des dons qu’offre le paysage foisonnant de Nietzsche à ceux qui s’aventurent dans ce territoire magnifique.
Comme l’aurait dit Jalâl ad-Din Rûmî, il est un « marchand de sucre » qui ne dira jamais : « Va-t’en, je n’ai pas de sucre pour toi. »




