Aujourd’hui marque le 81ᵉ anniversaire de Mohammad Azam Rahnaward Zaryab — l’un des rares écrivains dont le nom figure non seulement dans les bibliographies, mais aussi dans l’architecture même de la littérature afghane moderne. Né le 25 août 1944 à Kaboul, il grandit dans cette ville et développa une voix qui dépassa largement les ruelles de Rikakhana pour devenir l’une des plus importantes voix de la narration persane du siècle dernier. Zaryab est décédé à Kaboul le 11 décembre 2020 des suites d’une maladie.
Après des études à la faculté de journalisme de l’Université de Kaboul, il partit au Royaume-Uni pour poursuivre sa formation. À son retour, il écrivit pour divers journaux et magazines. Dans les années 1990, alors que l’Afghanistan sombrait dans la guerre civile, il quitta le pays pour le Pakistan puis la France, où il passa plusieurs années en exil. Après la chute du premier régime taliban, il revint à Kaboul et commença à travailler avec de nouveaux médias, dont Tolo TV. Cette combinaison d’expérience journalistique et de créativité littéraire donna à sa prose une précision, une finesse d’observation et une conscience sociale distinctives.
L’œuvre de Zaryab est exceptionnellement vaste. Ses recueils de nouvelles — La Ville enchantée, L’Homme dont l’ombre l’a quitté, Le Voleur de chevaux, Et la pluie tombait, Le Chien et le fusil, Les Serpents sous les jujubiers — mêlent regard ethnographique et langue poétique, donnant vie aux figures marginalisées et endeuillées de Kaboul à travers des instantanés marquants. Ses romans — Golnar et le miroir et J’errais dans les quatre tours — étendent son ambition narrative, fusionnant réalisme social, mémoire urbaine et touches de surréalisme. Ses essais — Marges, Le Rêveur muet, La Fin des trois invulnérables, Ce que nous avons écrit — révèlent son esprit critique, tandis que Les Chemises témoigne de son rapport à la littérature mondiale en tant que traducteur.
Sur le plan stylistique, Zaryab forma un pont entre tradition et modernité. Son vocabulaire et la musicalité de sa prose étaient ancrés dans le dari classique, mais ses structures narratives, ses changements de perspective, son économie linguistique et sa représentation détaillée de la complexité urbaine l’inscrivaient pleinement dans la modernité littéraire. Son humour amer n’était jamais destiné au rire, mais à la révélation du réel ; son symbolisme — particulièrement dans ses descriptions de la ville — créait une « géographie émotionnelle » où Kaboul devenait à la fois décor et personnage. Cette dualité atteint son sommet dans J’errais dans les quatre tours, où la capitale blessée se présente comme une présence vivante et mémorielle.
Comme de nombreux intellectuels afghans, la vie de Zaryab fut marquée par l’exil et le retour. Ses années en France et son retour final à Kaboul nourrirent sa sensibilité aux thèmes du pays perdu et réinvesti, de la mémoire collective, des ruptures historiques et de la lente disparition des espaces urbains — thèmes omniprésents dans son œuvre.
L’influence de Zaryab dépassa largement ses textes. Pour des générations de jeunes écrivains, il incarnait la « preuve du possible » : montrer qu’on peut parler au monde depuis une langue locale ; que beauté et vérité peuvent surgir malgré les contraintes institutionnelles et l’insécurité chronique. Beaucoup d’auteurs des années 2000 et 2010 le considéraient comme un « maître indirect », apprenant de lui comment transformer la souffrance en forme — et la forme en témoignage moral. Des études indépendantes ont confirmé cette influence, le décrivant comme l’un des écrivains modernes les plus novateurs d’Afghanistan et un défenseur de la langue persane.
Son absence a créé un double vide : littéraire — la perte d’un écrivain capable de combiner sensibilité narrative et clarté morale dans des moments historiques cruciaux ; social — la disparition d’un journaliste capable d’extraire du récit une compréhension plus profonde de la société. Ce vide se ressent d’autant plus depuis le retour des talibans au pouvoir, période où médias et écrivains subissent de fortes restrictions ; l’absence d’une voix comme celle de Zaryab se fait douloureusement sentir au moment où la vie civile et littéraire afghane a le plus besoin de mémoire et de narration.
Sur le plan méthodologique, Zaryab a redéfini la « nouvelle urbaine » en Afghanistan. Là où les générations précédentes oscillaient entre romantisme rural ou discours politique direct, Zaryab a amené la nouvelle au cœur de l’observation quotidienne, du détail fin et de l’humain ordinaire. Fidèle à l’éthique du récit, il n’hésitait pas à expérimenter : manipuler le temps narratif, mêler mémoire et réalité, changer de perspective avec subtilité. Sa prose, simple en surface mais profonde en essence, contenait toutes ces dimensions.
L’avenir de la littérature persane en Afghanistan est sans doute difficile sous les contraintes structurelles et politiques actuelles. Mais cette difficulté confère à l’absence de Zaryab une fonction de « mesure de l’espoir ». Son œuvre rappelle que la littérature n’est pas seulement un reflet, mais une résistance — non pas bruyante ou militante, mais formelle. Une langue qui n’a pas peur de la censure extérieure ni de l’autocensure intérieure, et une vision qui pousse la réalité vers son degré le plus élevé de vérité. Même si nombre d’écrivains ont été réduits au silence ou à l’exil, les histoires et les romans de Zaryab demeurent un atelier ouvert — un lieu où apprendre à enregistrer la voix d’une ville, à extraire la beauté de la perte et à dire la vérité malgré les limites du langage.
En fin de compte, Rahnaward Zaryab fut un écrivain qui représenta l’Afghanistan non pas à travers des clichés orientalistes ou des slogans politiques, mais à travers des vies humaines tangibles et les détails du quotidien. Son humour discret, son imagination maîtrisée, sa clarté morale et sa précision élégante définissent son style. C’est pourquoi toute réflexion sur l’avenir de la littérature persane en Afghanistan ramène inévitablement à son nom — à l’écrivain qui a montré qu’au cœur même des chapitres les plus tumultueux de l’histoire, on peut allumer une lampe et traduire un Kaboul blessé, avec toute sa douleur et sa beauté, dans la langue de la littérature mondiale.
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