À l’approche du quatrième anniversaire de l’effondrement de la République, une question centrale refait surface : pourquoi les partis traditionnels d’Afghanistan et les dirigeants djihadistes — malgré des décennies de discours sur la résistance et le sacrifice — n’ont-ils pas réussi à organiser une défense efficace dans les derniers jours et les dernières semaines de l’État ? Bien que quelques actes symboliques de résistance aient émergé, aucun n’a produit de résultats militaires ou politiques significatifs. Ismail Khan s’est battu à Hérat mais a été capturé le 13 août ; Mazar-e Charif est tombée sans résistance le 14 août, poussant Atta Mohammad Noor et Abdul Rashid Dostum à fuir vers l’Ouzbékistan. Et le jour où Kaboul est tombée, le Pakistan a affrété un avion pour transporter plusieurs responsables politiques afghans vers Islamabad — officiellement pour des « pourparlers ».
Cette analyse évite les jugements moraux et propose plutôt une lecture structurelle et historique des comportements qui ont façonné un tournant de l’avenir politique du pays.
Les mouvements djihadistes des années 1980 étaient fondamentalement des réseaux d’identité et d’idéologie, non des organisations politiques structurées autour de programmes. Après 2001, ces réseaux n’ont pas réussi à se transformer en partis modernes dotés d’élections internes, de transparence financière et de plateformes de gouvernance. Ils ont plutôt été absorbés par l’appareil d’État et son « économie de la clientèle ». L’économie de guerre s’est muée en économie de rente, où ministères, contrats, quotas et privilèges constituaient la monnaie du succès politique. Dans un tel système, les partis ont cessé d’être des fabriques de programmes et de formation de cadres, pour devenir des sociétés de distribution du pouvoir : les personnalités ont pris le pas sur les institutions, la loyauté a remplacé les règles, et le marchandage à court terme a supplanté toute stratégie à long terme.
Dans cet environnement, les négociations de Doha — écartant de fait Kaboul des décisions centrales — ont envoyé un signal clair aux acteurs traditionnels : le transfert de pouvoir était inévitable. Lorsqu’un État voit son principal parrain étranger annoncer son départ, et que des messages contradictoires circulent depuis les capitales régionales, les calculs locaux coût-bénéfice basculent vers la prudence et l’autoprotection. Les dirigeants et leurs cercles proches, profondément intégrés dans les structures étatiques et économiques, ont évité toute mobilisation de grande ampleur afin de préserver leurs richesses, la sécurité de leurs familles et leurs structures économiques. En termes simples, la « rationalité de survie » a remplacé l’initiative politique.
Le vieillissement de la direction et l’érosion organisationnelle ont encore affaibli toute capacité de résistance. En vingt ans, la plupart des groupes djihadistes n’ont pas connu de renouvellement générationnel. Les jeunes cadres instruits ont été absorbés par la bureaucratie ou relégués à la marge. Sans chaîne de commandement fonctionnelle ni mécanisme de mobilisation, aucun de ces groupes ne pouvait dépasser la simple déclaration publique. Les rivalités personnelles et les fractures internes ont détruit jusqu’au minimum de cohésion nécessaire à une réponse collective, retardant toute action concertée. De plus, la culture politique façonnée par des années de « marchandage élitaire » post-2001 — dominée par les quotas et les coalitions fragiles — s’est traduite, en temps de crise, par des accords locaux, des redditions négociées et des remises de villes. La même logique qui récompensait le compromis à court terme en période d’abondance de ressources a rendu le coût d’une résistance active « irrationnel » lorsque la pénurie est apparue.
Parallèlement, le souvenir de la guerre civile des années 1990 et la peur de son retour ont poussé beaucoup à privilégier un « transfert en douceur ». Ce choix semblait humain et responsable, mais reposait sur des hypothèses erronées : une inclusion garantie dans le nouvel ordre, la confiance dans les engagements déclarés des talibans, et une mauvaise lecture de l’effondrement moral qui touchait les appareils sécuritaire et administratif. En pratique, la capitale s’était détachée des provinces, et plus aucun pont de confiance ou de coordination ne subsistait.
Cependant, l’équité impose d’élargir la responsabilité. Les gouvernements successifs, par la corruption et l’exclusion ; les partenaires étrangers, par une stratégie de sortie défaillante et des négociations unilatérales ; ainsi que des segments de l’élite technocratique et de la société civile, par leur négligence envers la cohésion sociale — tous ont contribué à l’effondrement. Mais le rôle des partis traditionnels et des chefs djihadistes demeure central : leur incapacité à se moderniser, à former une nouvelle génération, à privilégier les programmes plutôt que les arrangements personnels, et à agir de manière décisive à un moment historique a façonné l’issue. En termes de science politique, ils sont restés prisonniers de « points d’équilibre locaux » : protéger leurs réseaux immédiats et leurs biens tangibles, plutôt que d’assumer les coûts à court terme d’une mobilisation organisée et légitime. Leur silence fut le produit de structures, non de simples choix individuels.
De cette lecture structurelle émerge néanmoins une feuille de route pour la réforme. Un véritable parti politique doit sortir du modèle de l’entreprise familiale de pouvoir pour devenir une organisation axée sur un programme — avec une charte claire, des élections internes, des limites de mandat et des finances transparentes, vérifiées publiquement. L’indépendance financière fonde l’indépendance politique : s’éloigner des économies de rente par des mécanismes de financement modestes et transparents peut constituer un début. Le renouvellement générationnel et intellectuel est essentiel : un véritable partage du pouvoir avec les jeunes membres, une inclusion substantielle des femmes dans la prise de décision, et la création de centres d’analyse politique pour former des cadres pourraient faire évoluer les partis de structures fondées sur la loyauté vers des structures fondées sur le mérite. Reconstruire le lien entre les partis et la périphérie exige de véritables bureaux provinciaux, des conseils locaux élus et une responsabilité ascendante. Au niveau national, un pacte politique minimal est nécessaire — définissant des lignes rouges autour des droits de citoyenneté, de la participation compétitive et de l’interdiction de la violence pour accéder au pouvoir, afin d’élever le coût social de leur violation. Et surtout, une transparence historique : un archivage oral non censuré des années de la République, accompagné d’une reconnaissance honnête des erreurs, pourrait générer le capital moral nécessaire à une mobilisation légitime lors de futures crises.
Ce texte n’est pas un manifeste d’accusation. C’est une invitation à une réflexion collective — sur ce qui s’est passé, et sur ce qui peut être fait. Si les dirigeants et les partis n’ont pas pu ou voulu agir à l’époque, ils peuvent désormais expliquer pourquoi ; s’ils ont regardé en silence, ils peuvent assumer leur responsabilité ; et s’ils croient encore en un avenir pluraliste, ils doivent le démontrer par leur comportement organisationnel et leurs programmes politiques. L’effondrement de ce jour-là n’a pas été seulement la chute d’un gouvernement — ce fut la rupture d’un contrat social dont nous portions tous, à des degrés divers, une part de responsabilité. Reconstruire ce contrat exigera une véritable édification partisane, une éthique publique et une vision nationale. Le chemin est ardu mais clair — et sa première étape est la vérité et la responsabilité.




