Lors des deux dernières élections de la République, j’ai voté pour Abdullah Abdullah. Ce qui suit n’est pas tant un essai politique qu’un examen de conscience d’un électeur cherchant à comprendre pourquoi le poids politique qu’Abdullah aurait pu exercer ne s’est jamais transformé en action déterminante lorsque cela comptait le plus.
Le véritable point de départ pour évaluer Abdullah est 2014 — son entrée dans le gouvernement d’unité nationale en tant que « chef de l’exécutif », une fonction nouvellement créée. Quelles que soient les critiques envers cette structure, elle lui offrait une occasion sans précédent de convertir le capital symbolique et les voix publiques qu’il avait obtenus en un pouvoir de mobilisation institutionnalisé : par une délégation claire aux ministères, une reddition des comptes mesurable, et la construction d’un réseau national de citoyens, de partis et d’acteurs de la société civile prêts à soutenir une action politique lors d’un moment de danger. Une partie de ce projet fut bloquée par l’hypercentralisation d’Ashraf Ghani, mais une autre partie résulte des choix d’Abdullah lui-même. Au lieu d’évoluer en contrepoids efficace, fondé sur des politiques et une capacité d’action, son poids politique s’est dissous dans d’interminables négociations au palais.
Lorsque la crise électorale de 2019 a dégénéré en investitures parallèles, l’absence d’institutionnalisation est apparue de manière éclatante. La politique s’est rétrécie en démonstrations symboliques du pouvoir. Un accord politique fut finalement signé, plaçant Abdullah à la tête du Haut Conseil pour la Réconciliation Nationale. Sur le papier, le Conseil était plus qu’une simple « table de paix » : il était censé agir comme une autorité interne capable de transformer la voix publique en un cadre unifié, de clarifier les lignes rouges et les marges de flexibilité de la République, et de les traduire en directives politiques. En pratique, le vieux schéma s’est répété. Le Palais conserva tous les leviers exécutifs, et bien qu’Abdullah ait présidé le Conseil, il n’avait pas les outils pour imposer ses décisions. Cette partie du récit souligne la responsabilité de Ghani : son monopole du pouvoir, la marginalisation de toutes les institutions extérieures, la confiance accordée à un cercle restreint, et des mécanismes structurels conçus pour enfermer l’autorité à l’intérieur du palais.
Mais reconnaître ces contraintes n’absout pas Abdullah. Un dirigeant qui se présente sous la bannière de la « stabilité et convergence » doit, lorsqu’on lui refuse l’autorité, déclarer publiquement ce refus, lutter pour obtenir cette autorité, et, en cas d’échec, construire une voie alternative. Son Conseil a tenu des réunions, effectué des voyages, pris des photos, mais le document unifié et contraignant sur lequel commandants ou acteurs de la société civile auraient pu s’appuyer n’a jamais vu le jour — et le terrain a ressenti cruellement cette absence.
Sur le terrain, la réalité avait déjà basculé avec l’accord de Doha. Kaboul avait été évincé du cœur des négociations ; la perception des talibans comme un « gouvernement en attente » s’était renforcée. Puis vint l’annonce du retrait, qui redessina les attentes de tous les acteurs. Les systèmes de soutien critiques s’affaiblirent, les chaînes d’approvisionnement se réduisirent, et les provinces virent se multiplier les accords locaux non violents. Dans de telles circonstances, un dirigeant qui affirme incarner « stabilité et convergence » aurait dû élaborer un plan de transition maîtrisée — assurer des garanties internes, obtenir des assurances externes, et former une cellule de crise regroupant rivaux et critiques. Non pas seulement pour la « paix », mais pour éviter l’effondrement. Mais là aussi, Abdullah resta davantage un « partenaire courtois » qu’un « leader décisif ». Il ne définit pas publiquement les limites de son autorité, ne transforma pas la revendication de cette autorité en position politique coûteuse, et produisit des réunions plutôt que des documents engageants. Pendant ce temps, Ghani rétrécissait encore davantage l’espace politique. Le résultat était inévitable : durant l’été de l’effondrement, le Conseil n’était plus qu’une coquille symbolique.
Ce constat peut être amer, mais il reflète la réalité. C’est précisément à ce moment que la « capacité de mobilisation » aurait dû fonctionner. Les doutes épars auraient dû être fondus en décisions communes ; les réunions, transformées en documents ; les documents, en action. Si Abdullah ne pouvait pas ouvrir cette voie, il aurait dû expliquer haut et fort pourquoi, et qui l’en empêchait — afin que le public sache où il en était, et que l’histoire enregistre ce qui n’a pas été fait, et par qui.
Aujourd’hui, les talibans ont écarté Abdullah de la sphère politique officielle. Personne n’attend de lui des ministères ou des présidences d’institutions. Mais le témoignage documenté, la déclassification des archives, et la construction de réseaux indépendants des postes restent possibles — et nécessaires. S’il souhaite demeurer pertinent, il doit revenir dans l’espace public avec des preuves et de l’histoire. Il devrait publier les archives du Haut Conseil pour la Réconciliation Nationale : quelles propositions il avait avancées, quelles réponses il avait reçues, où il manquait d’autorité, et où il en avait mais n’a pas su l’exercer — et accepter sa part de responsabilité sans ambiguïté. S’il ne peut pas ou ne veut pas, il doit le dire clairement et remettre ses documents à l’histoire pour que d’autres puissent combler le vide. Ce n’est pas de la politique partisane ; c’est le minimum de responsabilité humaine.
Ma conclusion, en tant qu’électeur qui autrefois espérait et aujourd’hui demande des comptes, est simple : Abdullah devait évoluer du « partenaire courtois » vers le « leader décisif ». Parce que cette transition est arrivée trop tard — ou n’a jamais eu lieu — il s’est retrouvé les mains vides au moment critique. La chute de l’Afghanistan n’est pas le fait d’un seul homme, mais la manière dont elle s’est produite découle des décisions d’individus. Ghani a réduit l’espace par sa monopolisation ; Abdullah n’a pas su occuper l’espace restant, prisonnier d’une prudence chronique. S’il existe encore une possibilité de rédemption, elle commence par la reconnaissance des erreurs — sans cela, l’histoire jugera son bilan comme « sombre et destructeur ».




