Cette analyse examine le rôle des choix personnels d’Ashraf Ghani aux côtés de contraintes structurelles et de chocs externes, afin d’expliquer comment une série de décisions — de l’accord de Doha à la chute de Kaboul — a accéléré et modelé l’effondrement de l’Afghanistan. L’idée centrale est que si la perte d’un soutien crucial et une crise de légitimité ont créé les conditions de l’effondrement, le style de gouvernance de Ghani et ses décisions en ont été les catalyseurs.
Le 29 février 2020, l’accord de Doha bouleversa l’équilibre : il exclut le gouvernement afghan des pourparlers et fit circuler l’idée, dans les réseaux locaux, que les talibans étaient le « gouvernement en attente ». La crise électorale qui s’étira plus de cinq mois, les investitures parallèles du 9 mars et l’accord politique du 17 mai 2020 aggravèrent les divisions entre élites et érodèrent la confiance publique. Dans ces conditions, le gouvernement Ghani avait besoin de trois piliers pour résister aux pressions extérieures : une coalition horizontale avec les acteurs locaux, la stabilité du commandement sécuritaire et un plan crédible de transition pour augmenter le coût de la reddition pour les commandants sur le terrain.
Le style de gouvernement de Ghani reposait toutefois sur la centralisation et un cercle restreint de conseillers. Il s’appuyait sur un petit groupe de technocrates et de responsables sécuritaires, marginalisant médiateurs et notables locaux. Dans un système politique comme celui de l’Afghanistan — où l’autorité passe par des réseaux provinciaux — réduire leur rôle affaiblissait leur sentiment d’appartenance à la République. Lorsque les districts commencèrent à s’effondrer à un rythme accéléré en juillet 2021, cette déconnexion devint visible : les commandants et les leaders locaux avaient moins d’incitations à résister à la vague de redditions négociées, leurs liens avec Kaboul étant déjà distendus.
Après l’accord de Doha, Ghani refusa aussi les « modèles de transition ». Il rejeta les propositions de gouvernement intérimaire ou de transfert de pouvoir limité dans le temps, insistant pour que les talibans s’intègrent dans la République existante. Cette position affaiblit la main de Kaboul et donna du temps aux talibans. En combinant avancées territoriales régulières, coupure des routes d’approvisionnement rurales et frontalières et conclusion d’accords locaux, les talibans réduisirent progressivement le coût de la résistance. L’incapacité de Kaboul à proposer un cadre de transition crédible fit croire à de nombreux commandants que leur avenir se situait hors du palais, modifiant ainsi leurs calculs.
Sur le plan sécuritaire, le printemps et l’été 2021 furent marqués par des remaniements répétés à la tête des ministères et des forces armées. Ces changements tardifs intervinrent au moment où le système avait besoin de cohésion. En parallèle, après l’annonce du retrait américain, le réseau de soutien extérieur — essentiel pour l’équipement, la mobilité et l’appui aérien — commença à disparaître. Les forces afghanes avaient été construites dans une dépendance structurelle à ce soutien : une fois ce pilier effondré, une stratégie défensive sans capacité offensive devint synonyme de positions isolées et d’un effondrement rapide du moral. Aucun message clair et cohérent ne parvint du sommet aux lignes de front, aggravant les dégâts.
La gestion du récit se désynchronisa également de la réalité militaire. Les assurances répétées sur l’improbabilité d’un effondrement se heurtaient aux rapports du terrain. Ce décalage retarda les ajustements politiques et militaires et entama la crédibilité du gouvernement auprès des acteurs locaux. Lorsque plusieurs capitales provinciales tombèrent presque sans résistance, un effet de contagion s’installa. La vague de redditions se propagea non seulement en raison de la force militaire des talibans, mais aussi parce que les attentes envers la capacité et la volonté de Kaboul s’effondraient.
Le 15 août 2021 devint le point de convergence de ces dynamiques. La décision du président de quitter Kaboul — présentée comme une manière d’« éviter l’effusion de sang » — créa un vide de commandement et transforma un effondrement militaire en effondrement administratif et psychologique. Rester n’aurait peut-être pas changé l’issue générale, mais cela aurait pu en modifier la forme : organiser une évacuation ordonnée, négocier un transfert contrôlé et envoyer un message unifié pour éviter un effondrement institutionnel total. C’est ici que le rôle individuel, même dans des contraintes structurelles, devient mesurable.
Toutefois, une évaluation juste doit replacer ces décisions dans leur contexte structurel. Sans la réduction puis l’arrêt du soutien extérieur vital, et sans le choc psychologique provoqué par l’accord de Doha, un effondrement d’une telle rapidité aurait été improbable. La corruption chronique, l’économie rentière et la crise de légitimité — révélées par la crise électorale, les investitures parallèles du 9 mars et l’accord politique du 17 mai 2020 — avaient affaibli l’État bien avant l’été 2021. Le rôle de Ghani doit être vu dans cet environnement : non pas comme la cause unique, mais comme le facteur ayant modelé la vitesse et la forme de la fin — centralisation plutôt que coalition, rejet des modèles de transition, remaniements tardifs, récit déconnecté du réel et décision du 15 août.
Les événements du 15 août 2021 livrent trois leçons. Premièrement, dans les systèmes politiques complexes, la coalition horizontale et la participation institutionnalisée des acteurs locaux doivent être renforcées. Deuxièmement, la conception du secteur de la sécurité doit réduire la dépendance extérieure et intégrer des scénarios réalistes de baisse de soutien. Troisièmement, les mécanismes de transfert du pouvoir doivent être élaborés avant la crise, afin que le coût de la reddition demeure élevé pour les acteurs politiques et sécuritaires intermédiaires. Sans ces réformes, tout futur gouvernement — même soutenu de l’extérieur — restera vulnérable à des chocs similaires.
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