Le drapeau — symbole condensant l’identité politique et collective d’un pays — a occupé une place instable et tourmentée dans l’histoire moderne de l’Afghanistan. En près d’un siècle, l’Afghanistan a changé de drapeau national plus de vingt fois. Ces changements n’ont pas résulté d’une évolution nationale progressive ou d’un consensus social large, mais de basculements politiques abrupts : coups d’État, révolutions et défaites militaires. Cette instabilité illustre le fossé persistant entre l’État et la société, et l’incapacité des élites politiques à créer un symbole partagé d’identité nationale.
Sous le règne du roi Amanullah Khan (1919–1929), période marquée par les premières tentatives de modernisation et de centralisation, le tricolore noir–rouge–vert fut introduit comme symbole de l’indépendance nouvellement acquise face à la Grande-Bretagne. Pourtant, même à cette époque, le drapeau fonctionnait davantage comme instrument de pouvoir central que comme expression d’une cohésion sociale. Sous le roi Zahir Shah (1933–1973), le tricolore fut révisé à plusieurs reprises, alternant emblèmes royaux et islamiques — des changements dictés par les conceptions fluctuantes de la légitimité monarchique plutôt que par des transformations sociales profondes.
Le coup d’État de 1973 conduit par Mohammad Daoud Khan mit fin à la monarchie et introduisit un drapeau républicain, mais lui aussi fut de courte durée. La révolution communiste de 1978 déclencha une nouvelle série de changements. Pendant la période communiste (1978–1992), le drapeau fut modifié à quatre reprises : bannière rouge avec étoile et épis de blé, puis variations noir–rouge–vert mêlant symboles islamiques et socialistes. Chaque rebranding cherchait à légitimer un régime confronté à une résistance généralisée et dépendant du soutien soviétique.
La victoire des moudjahidines en 1992 rétablit le tricolore traditionnel doté d’un emblème islamique. Mais l’absence d’accord entre les factions rivales empêcha ce drapeau d’acquérir une légitimité nationale réelle. La guerre civile fragmenta davantage le pays, transformant le drapeau en marqueur d’appartenance factionnelle. Lorsque les talibans prirent le pouvoir en 1996, leur drapeau blanc orné de la profession de foi islamique remplaça tous les symboles précédents. Pour eux, il représentait la pureté religieuse ; pour leurs opposants et de nombreuses communautés non pachtounes, il symbolisait l’exclusion et la répression.
Après la chute des talibans en 2001 et l’établissement de la République islamique, le tricolore historique fut rétabli et demeura le drapeau afghan pendant deux décennies. Il fut célébré par beaucoup comme symbole d’espoir et de résilience, mais dans les zones influencées par les talibans, il était perçu comme un emblème associé à la présence étrangère et déconnecté de la culture locale. Cette fracture empêcha le drapeau de devenir réellement national, malgré son prestige croissant dans la diaspora et sur la scène internationale.
Le retour des talibans au pouvoir en août 2021 et la réintroduction de leur drapeau blanc ont replongé l’Afghanistan dans un nouveau cycle de transformations symboliques. Les talibans considèrent ce drapeau comme un signe de « légitimité islamique », tandis que de nombreux Afghans — en particulier les jeunes urbains — y voient l’effacement de la diversité ethnique, linguistique et religieuse du pays. Cette division reflète les fractures historiques et souligne l’incapacité persistante du système politique à générer un consensus symbolique.
L’examen de ce siècle de variations montre qu’aucun drapeau afghan — monarchique, républicain ou taliban — n’a jamais été accepté comme emblème véritablement national. Les drapeaux ont constamment reflété la volonté des pouvoirs en place, non le produit d’un dialogue national ou d’un contrat social. Là où, dans d’autres pays, le drapeau incarne une identité collective stable, en Afghanistan chaque changement de régime s’est accompagné d’un nouveau drapeau, délégitimant le précédent. Cette instabilité renvoie à une crise plus profonde : l’absence d’accord national sur les fondements de l’identité commune.
La Journée du drapeau national, institutionnalisée en 2019 sous l’ancienne République, survient aujourd’hui dans un contexte où le tricolore ne flotte plus sur les institutions étatiques, remplacé par la bannière blanche des talibans. Au lieu de symboliser l’unité nationale, cette journée met en lumière les tensions entre récits concurrents de l’identité afghane. Un siècle d’histoire montre que, sans règlement politique inclusif et participation authentique de toutes les composantes sociales, aucun drapeau — qu’il soit tricolore ou blanc — ne pourra remplir pleinement le rôle de symbole « national ».
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