Les récentes arrestations massives de femmes par les forces talibanes à Kaboul soulèvent une question fondamentale : de telles actions — menées sans mandat judiciaire, sans plainte formelle et sans chef d’accusation — peuvent-elles revendiquer une quelconque légitimité en droit islamique ?
La jurisprudence sunnite, à laquelle les talibans prétendent se conformer, repose sur un ensemble de règles personnelles, sociales et gouvernementales où la dignité humaine, la justice et l’inviolabilité de la vie constituent des principes fondamentaux. Or, aucune des quatre écoles juridiques sunnites n’autorise la privation de liberté d’un individu — femme ou homme — sans convocation officielle, faute établie devant un tribunal compétent, droit à la défense et décision d’un juge qualifié. L’arrestation de femmes par des organes militaires ou administratifs dépourvus de légitimité judiciaire constitue, quelle que soit l’intention invoquée, une injustice manifeste au regard du droit islamique.
Selon le fiqh hanafite, le principe fondamental qui régit le traitement des musulmans est la barā’at al-dhimma — la présomption d’innocence. Toute personne est présumée innocente jusqu’à preuve du contraire. Cette règle est centrale dans la procédure judiciaire islamique, et aucune mesure coercitive ne peut être appliquée sans qu’elle ne soit respectée. Même en cas de doute sérieux, la convocation, l’instruction judiciaire, le droit à la défense et la décision formelle d’un juge sont indispensables avant toute intervention exécutive. Ces principes sont explicitement développés par les juristes classiques tels que l’Imâm Abū Ḥanīfa, Abū Yūsuf et Al-Shāfiʿī.
Dans l’incident récent, rien de cela n’a été observé. Des familles rapportent que des femmes ont été arrêtées simplement pour leur présence dans l’espace public ou pour avoir marché sans mahram. Or, aucun de ces motifs ne constitue une base juridique pour une arrestation selon les sources autorisées du droit islamique. Même le hijab — souvent invoqué par les talibans — ne justifie en rien ces actions. Les juristes sunnites s’accordent sur le caractère d’obligation morale de la modestie, non sur un modèle vestimentaire uniforme. Beaucoup de ces femmes étaient déjà vêtues conformément aux exigences religieuses, ce qui révèle que ces détentions reposent sur une conception idéologique de « l’ordre social » et non sur une norme de fiqh. Et dans le droit islamique, un « ordre social » dépourvu de fondement juridique ne peut restreindre des libertés légitimes.
Les règles de l’amr bi-l-maʿrūf wa-n-nahy ʿan al-munkar imposent elles aussi des conditions strictes : certitude du manquement, priorité de l’exhortation morale, qualification religieuse et éthique de ceux qui en assument la responsabilité. Lorsque des hommes armés, sans autorité judiciaire, arrêtent des groupes de femmes, ils excèdent largement les limites éthiques de l’islam et deviennent eux-mêmes auteurs de munkar — injustice, terreur et humiliation.
Le Coran, commenté par les exégètes sunnites, rappelle de manière répétée qu’aucune communauté ne peut être tenue responsable d’un tort qu’elle n’a pas commis. La loi islamique n’autorise de sanction qu’après preuve claire, établie en justice. Toute privation de liberté sans procédure légale — qu’elle soit imposée par un dirigeant ou par un organe administratif — constitue une transgression explicite du droit islamique et un acte d’oppression.
Le droit islamique reconnaît par ailleurs aux femmes la pleine capacité juridique : elles peuvent se déplacer, étudier, commercer et être présentes dans l’espace public, sauf si une décision de justice en dispose autrement. Même la recommandation classique concernant la présence d’un mahram pour les longs trajets n’a jamais été une condition obligatoire pour les déplacements quotidiens en ville. Confondre prescriptions religieuses et coercition politique révèle l’une des raisons pour lesquelles les politiques talibanes relèvent davantage de l’autoritarisme que de l’application du fiqh.
Ainsi, les détentions récentes sont dénuées de toute légitimité en droit sunnite : la présomption d’innocence est essentielle, le droit à la défense est garanti, et la punition sans juge ni tribunal est rejetée par toutes les écoles juridiques.
S’ils se réclament réellement de la loi islamique, les talibans doivent reconnaître la différence fondamentale entre normes religieuses et décisions politiques. On ne peut imposer préférences personnelles, peur ou rigidité idéologique au nom de l’islam alors que l’ensemble de la jurisprudence s’y oppose. Faute de quoi, ils ne font pas seulement violence au droit : ils minent la confiance du public dans la religion elle-même — un dommage bien plus grave que n’importe quelle erreur politique.
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