Que signifie « lire » une ville ? Pourquoi faut-il lire une ville ? Et qui en est capable ?
À la différence du village — où le silence forme un gouffre immense — la ville est un espace d’apparition, une scène de visibilité, un lieu où des formes éclatantes, frappantes, se manifestent. La ville est un espace voué à être vu ; c’est là que les choses deviennent visibles aux yeux. Elle est le cœur industriel de la civilisation, où les lois abstraites de l’échange gouvernent non seulement le commerce mais aussi la culture. Sa surface révèle les normes — et les anomalies — qui se trouvent dessous.
Dans la ville, la réalité se dénude. Elle déchire les voiles et les bulles qui l’entourent, et se donne à voir dans la vie pratique et sociale du quotidien. Dans cette expérience, on croise une multitude d’inconnus — inconnus à eux-mêmes, au monde, aux autres — qui ne cherchent même pas à cacher leurs sourcils froncés, et qui ne prennent pas la peine de répondre à un salut. Dans la ville, la nécessité devient le fil invisible qui relie les gens. C’est pourquoi nous entendons ce qui ne devrait pas être entendu, disons ce qui ne devrait pas être dit, et restons impassibles lorsqu’à quelques mètres quelqu’un rit à pleins poumons, pleure de douleur, parle tout seul ou marche simplement. En tant que « citoyens », nous devenons des observateurs froids — des spectateurs indifférents, n’ayant « rien à voir » avec les affaires des autres. Nous regardons seulement. Et si nous ne nous sentons pas coupables en ramassant un objet perdu dans la rue, c’est parce que nous supposons que ceux qui trouveraient le nôtre l’emporteraient sans la moindre gêne. Ici, les humains ne sont pas des loups les uns pour les autres — ils sont des hyènes.
Depuis l’essor de la bourgeoisie jusqu’à aujourd’hui, la ville a délibérément atomisé ses sujets. Elle les a éloignés les uns des autres et rendu l’idée de « collectivité » naïve, presque risible. La ville est la grande salle d’exposition du devenir moderne, où l’immobilité elle-même paraît anormale — tellement anormale qu’un individu immobile sur un trottoir bondé semble dérangé, signe d’un déséquilibre mental. La ville incarne ainsi à la fois la totalité et la relativité : tout le monde est présent, mais personne n’est « avec » personne. Chacun existe seul, méfiant et soupçonneux à l’égard de tous les autres.
Et parce que la ville est aussi un théâtre — où chaque détail cherche à être vu, remarqué, exhibé — elle est également le cœur du marché, où tout devient marchandise : les êtres humains eux-mêmes, ainsi que ce qu’ils produisent, savent ou désirent. Ce désir de vendre transforme le marché — et la ville — en une chambre de vacarme et de cris incessants. Ceux qui ont connu les soirées de Kaboul savent la puissance assourdissante des haut-parleurs des marchands ambulants qui vendent fruits et légumes en criant pour attirer le client. Alors, au milieu de tout ce chaos, de tout ce bruit, qui peut lire la ville ?
Celui qui lit la ville est le marcheur urbain — le flâneur. Quelqu’un que la ville n’a pas réussi à dissoudre dans ses normes. Il reste physiquement dans la ville, mais son esprit et sa conscience errent au-delà de ses frontières. Il marche sans but précis. Il laisse la ville se révéler à lui. Son errance prend sens dans ce mouvement de dévoilement.
Ce flâneur est une figure moderne ; il ne juge pas la ville et la modernité depuis un passé mythifié. Il se comprend comme un produit des conditions modernes. Son acte de lecture de la ville est une critique immanente de la modernité — une critique née du dedans, qui accompagne et soutient la vie moderne. Le flâneur ne se contente pas de lire la ville : il la goûte, la respire, la touche. Exclu de l’ordre normatif de la ville, il préserve sa singularité et la confronte, examinant ses formes pures et impures. Il observe les bâtiments, les structures, l’anatomie urbaine.
Mais le flâneur n’est pas un idéologue. Il ne contamine pas ce qu’il voit avec des « il faut » ou des « il ne faut pas ». Sa tâche est descriptive, non prescriptive. Il offre simplement ce qu’il a perçu, fidèlement et honnêtement. Cela fait de lui l’une des figures les plus pures de la pensée en acte — un corps pensant. Car penser, c’est aussi « marcher dans l’obscurité » : un processus ardu dont on ne peut prévoir l’issue. Si l’on pouvait anticiper la fin de sa pensée, ce ne serait plus penser — ce serait répéter.
Le flâneur comme le penseur fixent leur regard sur la vérité et la laissent les étonner. Ils décrivent ce qu’ils voient et abandonnent l’exagération à ceux qui en ont le goût.
Le véritable lecteur de la ville garde une distance mesurée avec les grands discours et les déclarations cosmiques. Il est un enfant de la laïcité, né d’un âge terrestre qui a laissé derrière lui la mémoire des paradis anciens. Il avance dans l’expérience concrète, matérielle, et tente de suivre le rythme rapide de la modernité, en enregistrant ses mouvements. Il recherche un lien fort avec l’existence vécue. Il sait qu’une conscience détachée de l’existence est vide — un enchevêtrement d’illusions. Le lecteur de la ville observe « l’esprit du temps » avec un regard affiné, voyant autrement, écrivant autrement. Il est un étranger qui trouve la familiarité à travers l’acte même de voir et de décrire.
Et même si aucune ville au monde n’avait besoin d’un tel lecteur — ce qui n’est pas le cas — Kaboul, ma ville, en aurait absolument besoin. Plus que tout lieu où la vie s’écoule avec régularité, Kaboul doit être lue. C’est une ville offrant les spectacles les plus déchirants de notre époque, un lieu où les habitants des palais s’imaginent lutter avec l’Histoire pendant que les gens ordinaires paient le prix de cette inimitié absurde. Kaboul est une ville de souffrance immense et visible, et d’espoirs fragiles et dissimulés.
Cette ville — et toutes les villes de cette terre — doivent être lues.




