{"id":8919,"date":"2024-09-19T19:01:01","date_gmt":"2024-09-19T15:31:01","guid":{"rendered":"https:\/\/deeyar.tv\/?p=8919"},"modified":"2025-12-03T02:35:09","modified_gmt":"2025-12-02T22:05:09","slug":"%d8%b3%da%a9%d9%88%d8%aa-%d9%88-%d9%85%d8%ad%da%a9%d9%88%d9%85%db%8c%d8%aa%d8%9b-%da%af%d8%b0%d8%b1%db%8c-%d8%a8%d8%b1-%d8%a8%db%8c%d9%85%d8%a7%d8%b1%d8%b3%d8%aa%d8%a7%d9%86%d9%87%d8%a7%db%8c","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/8919\/","title":{"rendered":"Silence et condamnation : un aper\u00e7u des h\u00f4pitaux de Kaboul"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Les jambes tremblent, les mains frissonnent, les regards se dispersent. Personne n\u2019est calme, et seuls quelques rares patients dans la salle d\u2019attente tentent de bavarder avec leurs voisins \u2014 des mots envelopp\u00e9s de mensonges innocents, destin\u00e9s \u00e0 apaiser des c\u0153urs bris\u00e9s.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La maladie \u2014 surtout lorsqu\u2019elle est aigu\u00eb ou mortelle \u2014 exile malgr\u00e9 elle l\u2019\u00eatre humain dans un autre royaume, un autre air, un autre monde ; celui de ceux pour qui l\u2019h\u00f4pital est le passage familier et constant. Et c\u2019est encore pire lorsque ces condamn\u00e9s silencieux se retrouvent dans les h\u00f4pitaux de Kaboul.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame le mot pour d\u00e9signer cet endroit pique comme une aiguille. <em>Bimarestan<\/em> \u2014 un \u00ab pays \u00bb des malades, comme \u00ab Afghanistan \u00bb, \u00ab Pakistan \u00bb, et tous les autres \u00ab -stan \u00bb. D\u00e8s que vous franchissez la porte, vous sentez que vous entrez dans un autre territoire, sous un autre ciel. Et c\u2019est vrai : vous \u00eates arrach\u00e9 au monde des bien-portants. Ici, dans chaque recoin, ne circule qu\u2019une seule chose \u2014 une lutte ininterrompue pour la survie.<\/p>\n\n\n\n<p>La peur que les gens en bonne sant\u00e9 \u00e9prouvent envers les h\u00f4pitaux ne se r\u00e9duit pas simplement \u00e0 la peur d\u2019attraper une maladie contagieuse. Un \u00eatre bien portant ne veut pas regarder cette \u00ab terre \u00bb insens\u00e9e. Il pr\u00e9f\u00e8re nier son existence, la maintenir loin des r\u00eaves d\u2019une vie victorieuse. Il rejette aussi vite que possible toute proximit\u00e9 avec la mort. Sa peur de l\u2019h\u00f4pital n\u2019est pas seulement celle de tomber malade, mais celle d\u2019\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 l\u2019ultime angoisse de l\u2019existence.<\/p>\n\n\n\n<p>Et comme pour tout ce qui touche \u00e0 la vie sociale des humains englu\u00e9s dans la salet\u00e9 du n\u00e9olib\u00e9ralisme et du capitalisme, les h\u00f4pitaux et leurs habitants d\u00e9sempar\u00e9s sont fa\u00e7onn\u00e9s par la classe sociale. Des diff\u00e9rences abyssales entre les h\u00f4pitaux des \u00c9tats-Unis, de l\u2019Europe, ou m\u00eame de Karachi, Delhi, Hyderabad \u2014 compar\u00e9es \u00e0 l\u2019enfer kabouli \u2014 jusqu\u2019aux divisions internes cr\u00e9\u00e9es par les moyens financiers in\u00e9gaux des patients, tout l\u2019affirme : un h\u00f4pital \u00e0 New York, Londres ou Vancouver n\u2019a rien \u00e0 voir avec un h\u00f4pital dans ce cauchemar dystopique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce lieu o\u00f9 la pr\u00e9sence de la mort atteint sa conclusion froide et logique, le patient mis\u00e9rable mesure la maigre chance qui lui reste contre la mis\u00e8re des autres. Et le plus mis\u00e9rable de tous est celui pour qui la mort n\u2019est plus une possibilit\u00e9 parmi d\u2019autres, mais une certitude imminente \u2014 une certitude qui le fixe droit dans les yeux, sans piti\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Kaboul ajoute un autre \u00e9l\u00e9ment au d\u00e9sespoir de ses malades : la m\u00e9fiance. Dans une ville o\u00f9 certains m\u00e9decins sortent des facult\u00e9s de m\u00e9decine arm\u00e9s non de savoir, mais d\u2019argent, de n\u00e9gligence et de relations familiales, on ne peut accorder la m\u00eame confiance que l\u2019on donnerait \u00e0 Hippocrate ou \u00e0 Fleming. Le patient kabouli sait, au fond de lui, que sa d\u00e9tresse \u2014 son besoin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de s\u2019accrocher au cercle r\u00e9tr\u00e9ci de la vie \u2014 devient une chance pour les propri\u00e9taires fortun\u00e9s de cliniques : l\u2019occasion de vider des poches d\u00e9j\u00e0 vides et de tendre la main vers une foule d\u2019individus sans scrupules. Le patient ne sait plus \u00e0 qui \u2014 ni comment \u2014 faire confiance.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces condamn\u00e9s silencieux, expuls\u00e9s du territoire de la sant\u00e9 et du bien-\u00eatre, sont les plus seuls de tous. Leur souffrance ne satisfait aucune soif humaine de mort noble ; ils sont trop nombreux, trop r\u00e9p\u00e9titifs. Et la r\u00e9action la plus honn\u00eate que quiconque \u2014 quiconque dot\u00e9 d\u2019un minimum d\u2019humanit\u00e9 \u2014 peut offrir, c\u2019est : \u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9, mais que peut-on faire ? \u00bb Alors que tant pourrait \u00eatre fait \u2014 et que l\u2019humanit\u00e9 ne l\u2019a pas fait, et ne le fera peut-\u00eatre jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai toujours h\u00e9sit\u00e9 entre deux mots pour d\u00e9signer ce lieu m\u00e9lancolique et d\u00e9routant : <em>bimarestan<\/em> ou <em>shafakhana<\/em> \u2014 ce dernier \u00e9tant incontestablement plus beau. Mais \u00e0 Kaboul, combien de ces lieux m\u00e9ritent r\u00e9ellement d\u2019\u00eatre appel\u00e9s <em>shafakhana<\/em>, sanctuaires qui vous renvoient souriant dans le cercle de la gu\u00e9rison ? Et combien sont, au contraire, des terres d\u2019\u00e2mes silencieuses, sans espoir ou \u2014 au mieux \u2014 \u00e0 peine porteuses d\u2019un souffle d\u2019esp\u00e9rance : des h\u00f4pitaux dans leur sens le plus brut, le plus aust\u00e8re ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour sera heureux o\u00f9 cette ville pourra en appeler davantage <em>shafakhana<\/em> \u2014 des lieux de soin \u2014 plut\u00f4t que <em>bimarestan<\/em>, des royaumes des afflig\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les jambes tremblent, les mains frissonnent, les regards se dispersent. Personne n\u2019est calme, et seuls quelques rares patients dans la salle d\u2019attente tentent de bavarder avec leurs voisins \u2014 des mots envelopp\u00e9s de mensonges innocents, destin\u00e9s \u00e0 apaiser des c\u0153urs bris\u00e9s. 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