{"id":2571,"date":"2023-09-11T18:49:09","date_gmt":"2023-09-11T15:19:09","guid":{"rendered":"https:\/\/publictribune.tv\/?p=2571"},"modified":"2025-12-03T02:47:56","modified_gmt":"2025-12-02T22:17:56","slug":"%da%a9%d8%a7%d8%a8%d9%84%d8%9b-%d8%a8%d8%b1%d9%87%d9%88%d8%aa%db%8c-%d8%ae%d8%b4%da%a9","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/2571\/","title":{"rendered":"Kaboul : un d\u00e9sert st\u00e9rile"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Lire une ville, c\u2019est en v\u00e9rit\u00e9 l\u2019\u00e9prouver. On ne peut pas \u00ab lire \u00bb une ville sans la vivre ; sinon, on finit par projeter sur elle des concepts pr\u00e9fabriqu\u00e9s \u2014 et cela trahirait la r\u00e9alit\u00e9. Lire la ville, c\u2019est donc la traverser.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exp\u00e9rience commence par une puanteur \u2014 une odeur \u00e2cre, tenace, qui rappelle brutalement au passant qu\u2019il se trouve \u00e0 Kaboul, un lieu qui n\u2019est pas encore devenu une \u00ab ville \u00bb au sens plein du terme, o\u00f9 la modernit\u00e9 \u2014 contrairement au reste du monde \u2014 n\u2019arrive pas vite, et dont la lenteur m\u00eame \u00e9tonne. La puanteur commence avec de vieilles latrines d\u00e9pourvues de syst\u00e8mes septiques, lib\u00e9rant leurs effluves directement dans les rues. Mais elle ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0. Quelques pas plus loin, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019une ruelle au c\u0153ur de Kaboul, l\u2019on tombe sur un tas d\u2019ordures. La r\u00e9action imm\u00e9diate du corps \u00e0 son odeur est la naus\u00e9e ; m\u00eame si l\u2019on tente de l\u2019ignorer, les jambes acc\u00e9l\u00e8rent instinctivement pour \u00e9chapper \u00e0 ce nuage pestilentiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, ce n\u2019est toujours pas la fin de la puanteur. Viennent ensuite les cris forts, stridents, des vendeurs ambulants et des charretiers \u2014 des voix qui se haussent jusqu\u2019\u00e0 percer les oreilles pour annoncer leurs marchandises. Il semble que plus le vendeur est pauvre, plus son appel d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 pour attirer un acheteur devient puissant. Ces sons suscitent en vous des sentiments contradictoires : une part rationnelle, id\u00e9aliste, les rejette \u2014 pensant qu\u2019une \u00ab ville \u00bb ne devrait pas \u00eatre ainsi, qu\u2019il devrait au moins exister un march\u00e9 organis\u00e9 o\u00f9 ces vendeurs pourraient offrir fruits et l\u00e9gumes dignement. Mais une autre part de vous \u2014 l\u2019enfant pauvre qui autrefois craignait la faim \u2014 vous rappelle avec une franchise br\u00fblante que vous avez \u00e9t\u00e9 l\u2019un d\u2019eux. Alors, montre de l\u2019humilit\u00e9, du respect ; ne juge pas trop durement ceux qui n\u2019ont que la survie pour horizon. Cette tension p\u00e8se lourdement en vous, et appeler cela une \u00ab puanteur \u00bb vous laisse un pincement de culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous continuez \u00e0 marcher, remarquant que la puanteur se poursuit autrement : tout pr\u00e8s, un groupe de chauffeurs de taxi lance des remarques obsc\u00e8nes \u00e0 une femme qui vient de passer, leur rire vulgaire exposant leur propre pauvret\u00e9 et leur frustration sexuelle. Vous montez dans un taxi. Par habitude, vous saluez tout le monde, mais personne ne r\u00e9pond ; leurs t\u00eates enfonc\u00e9es dans leur col, chaque visage plus sombre que le pr\u00e9c\u00e9dent. Quelques instants plus tard, le chauffeur s\u2019arr\u00eate parce qu\u2019une fillette \u2014 sept ou huit ans \u00e0 peine \u2014 tente de tirer une charrette charg\u00e9e de bidons d\u2019eau jaunes pour traverser la rue. En attendant, le chauffeur perd patience et se met \u00e0 se plaindre du robinet d\u2019eau qui est \u00e0 sec depuis dix jours. Depuis l\u2019arri\u00e8re, quelqu\u2019un \u2014 dont vous n\u2019avez pas l\u2019\u00e9nergie de deviner l\u2019\u00e2ge \u2014 murmure : \u00ab C\u2019est la s\u00e9cheresse. Une s\u00e9cheresse. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Vous cessez d\u2019\u00e9couter. Vous pr\u00e9f\u00e9rez ne pas entendre, mais vous savez que, s\u00e9cheresse ou non, la ville est devenue un d\u00e9sert st\u00e9rile. Une ville dont la rivi\u00e8re \u2014 la rivi\u00e8re de Kaboul \u2014 est depuis des d\u00e9cennies une plaisanterie r\u00e9currente, un canal stagnant et presque sec dont personne ne rit plus, tant la r\u00e9alit\u00e9 est am\u00e8re. Non seulement le prix de l\u2019eau publique a augment\u00e9 dans cette ville pauvre et \u00ab marchande \u00bb, mais m\u00eame l\u2019eau elle-m\u00eame est imbuvable \u2014 sauf \u00e0 vouloir avaler du poison. Une eau qui sent mauvais, a un go\u00fbt pire que la saumure, ne d\u00e9salt\u00e8re pas, et laisse au contraire la bouche plus s\u00e8che encore. Son impuret\u00e9 est ind\u00e9niable.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous vous reconnectez \u00e0 la conversation lorsque la m\u00eame voix fatigu\u00e9e raconte que dans son village du nord \u2014 Farza, un endroit que vous connaissez bien \u2014 ils ont for\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 cent m\u00e8tres de profondeur sans trouver assez d\u2019eau pour irriguer leurs terres. Vous ne savez pas si vous devez le croire. Dans une ville o\u00f9 la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 \u00bb est morte depuis longtemps, personne n\u2019attend plus l\u2019honn\u00eatet\u00e9. Finalement, vous d\u00e9cidez de ne ni confirmer ni nier ses dires \u2014 seulement d\u2019accepter ceci : les habitants de votre ville, sa jeunesse, vous y compris \u2014 tous ont soif, tous r\u00eavent de pluie. Mais votre ville, cette Kaboul, est un d\u00e9sert st\u00e9rile o\u00f9 les jeunes c\u00e8dres meurent chaque jour sous le soleil dur et impitoyable. Le seul mouvement visible est le fr\u00e9missement tremblant de la lumi\u00e8re solaire sur l\u2019horizon lointain \u2014 une lueur qui n\u2019offre m\u00eame pas le r\u00e9confort d\u2019un mirage \u00e0 votre gorge dess\u00e9ch\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lire une ville, c\u2019est en v\u00e9rit\u00e9 l\u2019\u00e9prouver. On ne peut pas \u00ab lire \u00bb une ville sans la vivre ; sinon, on finit par projeter sur elle des concepts pr\u00e9fabriqu\u00e9s \u2014 et cela trahirait la r\u00e9alit\u00e9. Lire la ville, c\u2019est donc la traverser. L\u2019exp\u00e9rience commence par une puanteur \u2014 une odeur \u00e2cre, tenace, qui rappelle [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":2572,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[51,302],"tags":[67,303,279],"class_list":["post-2571","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-a-la-une","category-recits-urbains","tag-67","tag-303","tag-279"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2571","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2571"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2571\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":38130,"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2571\/revisions\/38130"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2572"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2571"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2571"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2571"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}