{"id":1977,"date":"2023-08-13T01:00:09","date_gmt":"2023-08-12T21:30:09","guid":{"rendered":"https:\/\/publictribune.tv\/?p=1977"},"modified":"2025-12-03T02:56:34","modified_gmt":"2025-12-02T22:26:34","slug":"%d8%b4%d9%87%d8%b1-%d9%88-%d8%ae%d9%88%d8%a7%d9%86%d8%af%d9%86","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/deeyartelevision.com\/fr\/1977\/","title":{"rendered":"La ville et l\u2019acte de lire"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Que signifie \u00ab lire \u00bb une ville ? Pourquoi faut-il lire une ville ? Et qui en est capable ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la diff\u00e9rence du village \u2014 o\u00f9 le silence forme un gouffre immense \u2014 la ville est un espace d\u2019apparition, une sc\u00e8ne de visibilit\u00e9, un lieu o\u00f9 des formes \u00e9clatantes, frappantes, se manifestent. La ville est un espace vou\u00e9 \u00e0 \u00eatre vu ; c\u2019est l\u00e0 que les choses deviennent visibles aux yeux. Elle est le c\u0153ur industriel de la civilisation, o\u00f9 les lois abstraites de l\u2019\u00e9change gouvernent non seulement le commerce mais aussi la culture. Sa surface r\u00e9v\u00e8le les normes \u2014 et les anomalies \u2014 qui se trouvent dessous.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la ville, la r\u00e9alit\u00e9 se d\u00e9nude. Elle d\u00e9chire les voiles et les bulles qui l\u2019entourent, et se donne \u00e0 voir dans la vie pratique et sociale du quotidien. Dans cette exp\u00e9rience, on croise une multitude d\u2019inconnus \u2014 inconnus \u00e0 eux-m\u00eames, au monde, aux autres \u2014 qui ne cherchent m\u00eame pas \u00e0 cacher leurs sourcils fronc\u00e9s, et qui ne prennent pas la peine de r\u00e9pondre \u00e0 un salut. Dans la ville, la n\u00e9cessit\u00e9 devient le fil invisible qui relie les gens. C\u2019est pourquoi nous entendons ce qui ne devrait pas \u00eatre entendu, disons ce qui ne devrait pas \u00eatre dit, et restons impassibles lorsqu\u2019\u00e0 quelques m\u00e8tres quelqu\u2019un rit \u00e0 pleins poumons, pleure de douleur, parle tout seul ou marche simplement. En tant que \u00ab citoyens \u00bb, nous devenons des observateurs froids \u2014 des spectateurs indiff\u00e9rents, n\u2019ayant \u00ab rien \u00e0 voir \u00bb avec les affaires des autres. Nous regardons seulement. Et si nous ne nous sentons pas coupables en ramassant un objet perdu dans la rue, c\u2019est parce que nous supposons que ceux qui trouveraient le n\u00f4tre l\u2019emporteraient sans la moindre g\u00eane. Ici, les humains ne sont pas des loups les uns pour les autres \u2014 ils sont des hy\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis l\u2019essor de la bourgeoisie jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, la ville a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment atomis\u00e9 ses sujets. Elle les a \u00e9loign\u00e9s les uns des autres et rendu l\u2019id\u00e9e de \u00ab collectivit\u00e9 \u00bb na\u00efve, presque risible. La ville est la grande salle d\u2019exposition du devenir moderne, o\u00f9 l\u2019immobilit\u00e9 elle-m\u00eame para\u00eet anormale \u2014 tellement anormale qu\u2019un individu immobile sur un trottoir bond\u00e9 semble d\u00e9rang\u00e9, signe d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre mental. La ville incarne ainsi \u00e0 la fois la totalit\u00e9 et la relativit\u00e9 : tout le monde est pr\u00e9sent, mais personne n\u2019est \u00ab avec \u00bb personne. Chacun existe seul, m\u00e9fiant et soup\u00e7onneux \u00e0 l\u2019\u00e9gard de tous les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Et parce que la ville est aussi un th\u00e9\u00e2tre \u2014 o\u00f9 chaque d\u00e9tail cherche \u00e0 \u00eatre vu, remarqu\u00e9, exhib\u00e9 \u2014 elle est \u00e9galement le c\u0153ur du march\u00e9, o\u00f9 tout devient marchandise : les \u00eatres humains eux-m\u00eames, ainsi que ce qu\u2019ils produisent, savent ou d\u00e9sirent. Ce d\u00e9sir de vendre transforme le march\u00e9 \u2014 et la ville \u2014 en une chambre de vacarme et de cris incessants. Ceux qui ont connu les soir\u00e9es de Kaboul savent la puissance assourdissante des haut-parleurs des marchands ambulants qui vendent fruits et l\u00e9gumes en criant pour attirer le client. Alors, au milieu de tout ce chaos, de tout ce bruit, qui peut lire la ville ?<\/p>\n\n\n\n<p>Celui qui lit la ville est le marcheur urbain \u2014 le fl\u00e2neur. Quelqu\u2019un que la ville n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 dissoudre dans ses normes. Il reste physiquement dans la ville, mais son esprit et sa conscience errent au-del\u00e0 de ses fronti\u00e8res. Il marche sans but pr\u00e9cis. Il laisse la ville se r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 lui. Son errance prend sens dans ce mouvement de d\u00e9voilement.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fl\u00e2neur est une figure moderne ; il ne juge pas la ville et la modernit\u00e9 depuis un pass\u00e9 mythifi\u00e9. Il se comprend comme un produit des conditions modernes. Son acte de lecture de la ville est une critique immanente de la modernit\u00e9 \u2014 une critique n\u00e9e du dedans, qui accompagne et soutient la vie moderne. Le fl\u00e2neur ne se contente pas de lire la ville : il la go\u00fbte, la respire, la touche. Exclu de l\u2019ordre normatif de la ville, il pr\u00e9serve sa singularit\u00e9 et la confronte, examinant ses formes pures et impures. Il observe les b\u00e2timents, les structures, l\u2019anatomie urbaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le fl\u00e2neur n\u2019est pas un id\u00e9ologue. Il ne contamine pas ce qu\u2019il voit avec des \u00ab il faut \u00bb ou des \u00ab il ne faut pas \u00bb. Sa t\u00e2che est descriptive, non prescriptive. Il offre simplement ce qu\u2019il a per\u00e7u, fid\u00e8lement et honn\u00eatement. Cela fait de lui l\u2019une des figures les plus pures de la pens\u00e9e en acte \u2014 un corps pensant. Car penser, c\u2019est aussi \u00ab marcher dans l\u2019obscurit\u00e9 \u00bb : un processus ardu dont on ne peut pr\u00e9voir l\u2019issue. Si l\u2019on pouvait anticiper la fin de sa pens\u00e9e, ce ne serait plus penser \u2014 ce serait r\u00e9p\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fl\u00e2neur comme le penseur fixent leur regard sur la v\u00e9rit\u00e9 et la laissent les \u00e9tonner. Ils d\u00e9crivent ce qu\u2019ils voient et abandonnent l\u2019exag\u00e9ration \u00e0 ceux qui en ont le go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>Le v\u00e9ritable lecteur de la ville garde une distance mesur\u00e9e avec les grands discours et les d\u00e9clarations cosmiques. Il est un enfant de la la\u00efcit\u00e9, n\u00e9 d\u2019un \u00e2ge terrestre qui a laiss\u00e9 derri\u00e8re lui la m\u00e9moire des paradis anciens. Il avance dans l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te, mat\u00e9rielle, et tente de suivre le rythme rapide de la modernit\u00e9, en enregistrant ses mouvements. Il recherche un lien fort avec l\u2019existence v\u00e9cue. Il sait qu\u2019une conscience d\u00e9tach\u00e9e de l\u2019existence est vide \u2014 un enchev\u00eatrement d\u2019illusions. Le lecteur de la ville observe \u00ab l\u2019esprit du temps \u00bb avec un regard affin\u00e9, voyant autrement, \u00e9crivant autrement. Il est un \u00e9tranger qui trouve la familiarit\u00e9 \u00e0 travers l\u2019acte m\u00eame de voir et de d\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>Et m\u00eame si aucune ville au monde n\u2019avait besoin d\u2019un tel lecteur \u2014 ce qui n\u2019est pas le cas \u2014 Kaboul, ma ville, en aurait absolument besoin. Plus que tout lieu o\u00f9 la vie s\u2019\u00e9coule avec r\u00e9gularit\u00e9, Kaboul doit \u00eatre lue. C\u2019est une ville offrant les spectacles les plus d\u00e9chirants de notre \u00e9poque, un lieu o\u00f9 les habitants des palais s\u2019imaginent lutter avec l\u2019Histoire pendant que les gens ordinaires paient le prix de cette inimiti\u00e9 absurde. Kaboul est une ville de souffrance immense et visible, et d\u2019espoirs fragiles et dissimul\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette ville \u2014 et toutes les villes de cette terre \u2014 doivent \u00eatre lues.<br><br><br><br><br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Que signifie \u00ab lire \u00bb une ville ? 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