Le visage de Kaboul a changé à bien des égards ces dernières années. Des quartiers comme Shahr-e-Naw ou Qala-e-Fathullah continuent à s’étendre commercialement. De nouveaux immeubles, hauts et imposants, surgissent les uns après les autres, et les rues des zones les plus aisées deviennent de plus en plus « urbaines » et « standardisées ». Mais est-ce là toute l’histoire de Kaboul ? Qu’en est-il des recoins villageois de la ville, ceux qui restent cachés ? Qu’en est-il des habitants des bidonvilles, dont la vie est privée des besoins humains les plus élémentaires ?
Je pars de la place Haji Yaqub et tente de me frayer un chemin vers Khair Khana. La nuit tombe, et je dois rejoindre au plus vite ma destination lointaine. À travers carrefours et ruelles, je me dirige vers le nord, observant les façades de la ville au fil de ma marche. « Princess Plaza », puis juste à côté une boucherie nommée « Jawanmard Qasab » — des contradictions prêtes à éclater dans une ville comme Kaboul.
À mesure que j’avance dans l’obscurité, la grande route se rétrécit pour devenir un dédale d’allées étroites et sombres — des passages où trois personnes ne pourraient même pas marcher côte à côte. Je vois de vieilles maisons en terre, des murs effrités qui révèlent des décennies sans réparation. Les faibles lumières que l’on distingue à l’intérieur laissent deviner qu’elles ne seront pas réparées de sitôt. Personne ne parle. Chacun passe en silence, ne s’arrêtant que pour regarder.
Il est difficile de croire que l’on se trouve à Kaboul — la plus grande et, soi-disant, la plus moderne des villes du pays. Les petites échoppes n’offrent que des produits de base ; aucun restaurant chic, aucune boutique technologique. Les habitants ne ressemblent pas non plus aux « Kaboulis typiques » : leurs vêtements sont usés et traditionnels, et tout en eux trahit la résignation silencieuse d’une vie en marge.
Plus loin, même les ruelles pavées disparaissent, laissant place à des sentiers de terre. Les rigoles d’évacuation qui courent en leur centre rappellent à chaque passant de regarder attentivement où il pose les pieds. À chaque pas, la poussière se lève, éveillant un malaise étrange — une impression obsédante : « Où suis-je ? Pourquoi cet endroit semble-t-il si onirique, si mystérieux ? »
En plein cœur de la ville, quelques minutes seulement après avoir arpenté les rues luxueuses de Qala-e-Fathullah, je me retrouve devant d’immenses terrains vagues entourés de passages rudes et silencieux — si sauvages et négligés que des herbes hautes ont poussé partout.
À côté de ces terrains abandonnés se trouve un unique robinet. Ici, dans cette obscurité, dans cette ville, plusieurs enfants et jeunes femmes attendent, assis avec des bidons jaunes en plastique, de quoi ramener de l’eau chez eux. Leurs vêtements rappellent ceux des villageois. Les lèvres des enfants sont sèches, pâles ; leurs habits usés portent en eux une infinité de bactéries invisibles.
Tandis que la terre inégale et poussiéreuse et l’obscurité omniprésente fatiguent les yeux et les pas, un mélange d’odeurs fortes et désagréables assaille les sens — chacune rappelant brutalement la pauvreté et l’épuisement qui règnent ici.
J’arrive près d’une mosquée — si petite et si simple que, sans son court minaret, on la distinguerait à peine comme lieu de culte. Pourtant, les habitants du bidonville s’y dirigent avec empressement, comme en quête d’un refuge. On pourrait croire que, derrière ces murs, se trouve un remède à la cruauté de la vie, et que franchir son seuil est pour eux un premier pas vers l’échappée.
Finalement, les lampadaires réapparaissent et je débouche près de Taimani. Le bidonville s’arrête là, sans que j’en connaisse le nom. Les étals et les enseignes laissent penser qu’il pourrait s’agir de Wazirabad.
Mais le souvenir du bidonville demeure — un lieu dont le mode de vie est totalement étranger aux rues lumineuses et aux grandes avenues qui l’entourent. Un lieu si meurtri, privé, et épuisé qu’il n’a même plus la force d’élever la voix. Et à moins que quelqu’un du « bon » côté de cette « mauvaise » ville ne se perde par hasard et ne trébuche dans le bidonville des affamés, cet endroit reste invisible. Il vit dans l’obscurité et la saleté, endure en silence, et finit — simplement — par disparaître.




