Ces derniers jours, une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux montrant une scène dans une rue de Kaboul : des personnes ordinaires, sans armes, faisant face à l’intimidation de plusieurs soldats talibans et leur résistant. Parmi les nombreuses réactions suscitées par cette vidéo, la plus forte a été l’éloge — l’éloge de l’esprit de résistance qui vit encore chez les Afghans ordinaires. Certains y ont vu un acte de bravoure. D’autres l’ont décrit comme une réaction naturelle et inévitable au comportement d’un régime autoritaire et totalitaire. Selon eux, « la patience du peuple a des limites », et tôt ou tard, la colère et la frustration enfouies éclatent au grand jour.
Mais peut-être que beaucoup de ces réactions naissent de la distance — la distance par rapport aux réalités quotidiennes de l’Afghanistan et par rapport à l’épaisseur vécue de son histoire. Qu’est-ce qui permet de supposer que cet incident est le seul acte de résistance des deux dernières années ? Par quelle mesure peut-on affirmer qu’une société entière est restée silencieuse et passive ? Et s’il n’existe pas d’étude « académique », fondée sur des archives, que nous disent alors les rues de Kaboul elles-mêmes ? Venez marcher avec moi, et lisons ces rues.
Avec l’arrivée de septembre, l’air de Kaboul commence à ressembler à la brise d’un jardin : des vents réguliers, une chaleur encore présente mais plus brûlante, un air pas encore étouffé par la fumée et la poussière de l’hiver. Les gens sortent en fin d’après-midi, espérant que le vent emportera une partie du lourd fardeau d’exister. Deux années se sont écoulées depuis qu’ils sont tombés du navire censé les conduire vers la sécurité et la prospérité — deux années depuis que ses voiles ont été déchirées, les laissant échoués dans une mer agitée et hostile. « Deux ans, quelques jours, et quelques heures… » Le temps s’est épaissi pour eux ; les années sont devenues de longues années, et maintenant, de très longues.
Et le silence règne — un silence absolu dans des foules où personne ne parle, sauf s’il y est forcé. Chaque visage se replie sur lui-même, chaque front est crispé, et les salutations restent sans réponse. Les gens sont perdus dans leurs pensées. Sous le soleil brûlant, les enfants dégagent une légère odeur de maladie en parcourant les ruelles, de grands sacs sales à la main, à la recherche de bouteilles vides. Même chez eux, il ne reste aucune trace de légèreté ni d’enfance.
Pourtant, dans le ciel sombre de l’histoire collective de cette ville meurtrie, quelques petites étoiles continuent de scintiller. Minuscules, oui. Trop petites pour éclairer une obscurité aussi vaste. Mais elles existent — et elles brillent pour elles-mêmes. Une jeune femme marchant avec des livres dans les mains vers un lieu d’étude inconnu — quel qu’il soit — est un petit acte de défi. Un vendeur ambulant qui doit étaler ses marchandises sur le bord de la route — et qui revient chaque fois, malgré les coups de fouet des agents du régime — se tient là parce qu’il n’a pas d’autre choix. Une petite bibliothèque mobile pour enfants, dépouillée de ses anciennes couleurs vives, parcourt encore les rues de Kaboul — son simple mouvement est un acte de défi contre ceux qui se vantent de n’avoir jamais lu un seul livre.
Et puis il y a ce jeune homme qui marche avec des écouteurs, chantant à voix haute la musique — sachant très bien que ce simple geste contredit l’ombre qui gouverne désormais la ville et ses patrouilles. Pourtant, il marche. Il chante. Et dans l’éclat de son visage, on sent qu’il comprend non seulement la beauté de la musique, mais aussi la beauté de l’acte lui-même.
Pourquoi ces petites choses ressortent-elles autant aujourd’hui ? Pourquoi brillent-elles si franchement ? Parce que plus le fond est sombre, plus chaque point de lumière devient visible. Il ne fait aucun doute que ces actes de résistance sont minuscules et, à l’échelle de la crise du pays, inefficaces. Mais il faut rappeler que cette ville est à moitié vivante. Une ville où des gens se sont agrippés aux ailes d’avions dans le désespoir — des jeunes hommes, raisonnables, adultes, s’y sont accrochés, sont tombés, et sont morts. Aussi tragique que cela. Et ce n’était ni le début, ni la fin. La vie dans cette ville a été torturée pendant de nombreuses années — bien trop nombreuses.
Ces petites étoiles, ces faibles étincelles de vie, sont les fragments d’un message discret, murmuré par une voix oppressée et étranglée :
« Je suis encore vivant… »




