La relation entre les talibans afghans et l’État pakistanais est, depuis la naissance du mouvement jusqu’à aujourd’hui, l’un des exemples les plus complexes d’interaction entre un gouvernement et un acteur armé non étatique en Asie du Sud. Façonnée par des intérêts imbriqués, des rivalités géopolitiques, des liens religieux et des calculs sécuritaires, cette relation est passée — après plusieurs années de transformations spectaculaires — d’une dépendance mutuelle à une hostilité ouverte. L’histoire de cette relation montre comment des stratégies sécuritaires à court terme peuvent devenir, à long terme, des menaces pour les gouvernements qui les ont elles-mêmes nourries.
Dans les années 1980, le Pakistan — soutenu financièrement et militairement par les États-Unis et l’Arabie saoudite — appuyait les groupes moudjahidines afghans contre l’Union soviétique. C’est au sein de ces mêmes réseaux religieux que le mouvement taliban a émergé plus tard dans les madrasas du sud du Pakistan. Pour Islamabad, cela représentait une opportunité de mettre en œuvre l’idée de « profondeur stratégique » : installer à Kaboul un gouvernement non hostile à l’Inde, qui offrirait au Pakistan une arrière-base sécurisée en cas de guerre avec New Delhi. Au milieu des années 1990, les services de renseignement militaire pakistanais contribuèrent à la montée des talibans par un soutien logistique, financier et médiatique. Lorsque Kaboul tomba en 1996, Islamabad devint leur principal parrain politique et militaire. La relation reposait sur un équilibre fragile de « besoin et d’influence » : les talibans dépendaient du Pakistan pour leur survie, tandis que le Pakistan les utilisait pour étendre son influence géopolitique.
Mais les germes de l’instabilité existaient dès le début. Après les attentats du 11 septembre, le Pakistan subit des pressions américaines pour se distancer des talibans ; pourtant, les réseaux de soutien au sein du pays restèrent intacts. Dans ce contexte de double jeu, une branche pakistanaise des talibans — le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) — émergea dans les zones tribales et mena, à partir de 2007, une insurrection sanglante contre l’État pakistanais. Une force qui avait autrefois fourni un levier stratégique au Pakistan devenait désormais une menace pour la sécurité intérieure du pays. Islamabad réalisa progressivement que les proxys ne peuvent être contrôlés indéfiniment.
Lorsque les forces américaines se retirèrent d’Afghanistan et que les talibans reprirent le pouvoir en 2021, beaucoup au Pakistan pensaient qu’une période d’influence totale sur Kaboul commençait. Mais les « nouveaux talibans », contrairement aux attentes de leurs anciens parrains, se percevaient comme un État indépendant n’ayant aucune obligation de suivre l’agenda pakistanais. Dès leur première année au pouvoir, ils refusèrent de reconnaître la ligne Durand, déclinèrent de restreindre le TTP et cherchèrent une légitimité internationale en équilibrant leurs relations avec la Chine, la Russie, l’Iran et même l’Inde. Pour Islamabad, cela signifiait la perte d’une position privilégiée à Kaboul. Parallèlement, les attaques du TTP s’intensifièrent au Khyber Pakhtunkhwa et au Baloutchistan, poussant l’armée pakistanaise à demander à plusieurs reprises l’arrestation ou l’expulsion des dirigeants du TTP. La réponse de Kaboul — affirmant qu’il s’agissait d’un « problème interne » au Pakistan — accentua la méfiance et ouvrit la voie à des affrontements frontaliers directs.
Les engagements frontaliers de l’an dernier et de cette année — dans les régions de Chaman–Spin Boldak et de Kurram — montrent que la relation est entrée dans une nouvelle phase d’hostilité. Des échanges de tirs, quelques frappes limitées et la fermeture de points commerciaux cruciaux ont perturbé les liens économiques entre les deux pays. Dans le même temps, les talibans ont poursuivi leur propre politique étrangère, cherchant de nouveaux équilibres régionaux. La visite du ministre taliban des Affaires étrangères, Amir Khan Muttaqi, en Inde — et l’accueil chaleureux de certaines institutions deobandi — a envoyé un message clair à Islamabad : les talibans ne comptent plus rester de simples « alliés ou dépendants » du Pakistan. La colère au sein de l’establishment militaire et des médias pakistanais illustre l’ampleur de la divergence politique. Zalmay Khalilzad, ancien envoyé américain pour la paix afghane, a écrit que cet accueil en Inde avait irrité le Pakistan et même l’EI-K, avertissant qu’une poursuite des affrontements pourrait pousser les deux pays vers des trajectoires dangereuses.
En termes théoriques, la relation talibans–Pakistan illustre la transformation d’un modèle « parrain–proxy » en une « interdépendance sécuritaire négative ». Dans un tel schéma, chaque partie a besoin de l’autre pour préserver sa sécurité, mais chaque tentative de coopération génère de nouvelles menaces. Les talibans, du moins en apparence, dépendent du Pakistan pour leurs routes commerciales et leur carburant ; le Pakistan a besoin des talibans pour contenir la menace terroriste. Mais chacun craint l’autre. Cette combinaison simultanée de besoin et de menace définit l’état actuel des relations entre Kaboul et Islamabad.
Les perspectives demeurent sombres et incertaines. Il est probable que les talibans et le Pakistan resteront dans un état « d’hostilité contrôlée » : accrochages frontaliers et attaques sporadiques, sans basculer dans la guerre totale. La pression de la Chine, du Qatar et de certains États du Golfe pourrait pousser les deux parties à conclure des arrangements temporaires sur la question du TTP ou la réouverture des frontières commerciales. Mais les divergences politiques profondes et les intérêts géopolitiques contradictoires rendent un retour à la confiance presque impossible. Les talibans cherchent à se définir comme un acteur régional indépendant, tandis que le Pakistan espère retrouver son influence perdue. Chaque pas de l’un ne fait cependant qu’élargir le fossé.
La crise actuelle est, en réalité, le produit logique de politiques posées il y a des décennies. Le ministre pakistanais de la Défense Khawaja Muhammad Asif l’a formulé sans détour : « Les talibans sont notre propre création, mais ils ne sont plus fiables. » Cette phrase résume une équation historique entière : l’ancien parrain se sent désormais menacé par le mouvement qu’il a lui-même contribué à créer. Les talibans, autrefois dépendants du Pakistan, poursuivent aujourd’hui leur souveraineté et leur légitimité. L’avenir de cette relation repose sur trois questions non résolues : le sort du Tehrik-e-Taliban Pakistan, le statut de la ligne Durand, et la forme d’un nouvel ordre économique entre les deux pays. Tant que ces questions resteront ouvertes, l’ancienne « affection mêlée de dépendance » persistera sous sa forme actuelle — une hostilité imbriquée au besoin.
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